Au bonheur a la une

Comment transporter l’univers magique du roman « Au bonheur des Ogres » de Daniel Pennac sur grand écran? Nicolas Bary s’y est risqué avec panache. Le premier opus de la saga Malaussène métamorphose Belleville et la Samaritaine. Cinemacity a rencontré Karim Canama, directeur de production, Place Sainte-Marthe, à proximité des décors du film. Bienvenue dans le monde rocambolesque de Daniel Pennac.

 

Belleville sous les projecteurs de Nicolas Bary et la plume de Daniel Pennac.

 

Dans les six romans des aventures de la famille Malaussène, Daniel Pennac utilise des lieux très réels de Belleville. Les lecteurs auraient presque envie de s’y rendre pour voyager dans le récit. Adapter Au bonheur des ogres, riche en détails, est un challenge coriace que relève Nicolas Bary. Peu importe de filmer les adresses précises du livre, il fait le choix de rester fidèle à l’univers de l’auteur. Le quartier doit devenir aussi décalé que celui qu’écrit Pennac, comme dans La fée carabine où les mamies deviennent les cailleras de Belleville. En plus de la population cosmopolite qui identifie Belleville, Nicolas Bary filme le street art inévitable qui s’est emparé du 11ème et 20ème arrondissement, à la fin des années 1980. Magique mais à la fois très réaliste, Belleville bascule dans un univers romanesque : on y voit passer des touk-touk et des vendeurs d’ombrelles chinoises. Pendant près de deux semaines, le tournage a envahit les rues du 11ème. Karim Canama raconte…

 

« Ce qui marque Belleville, c’est les extérieurs. Le marché de Belleville a vraiment été tourné au marché de Belleville. Ce qui est important, c’est d’éviter les regards caméra : ceux des acheteurs, des clients… On n’a pas tout à l’écran mais à un moment donné lorsqu’ils traversent la rue, l’équipe est de l’autre côté pour avoir le meilleur plan. Du coup, il faut gérer les feux rouges et les feux verts pour ne pas gêner les voitures. Ça nous a pris une matinée. »

 

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« Des vieilles façades aux jeunes dealers en passant par les montagnes de dattes et de poivrons (…) pendant que le muezzin développe une sourate longue comme le Nil… » – Daniel Pennac dans Au bonheur des Ogres, Édition folio  (page 109)

 

Karim Canama :

« Ça ne se passe pas à la même époque dans le livre et dans le film. L’adaptation est plus contemporaine mais avec une vraie direction artistique, ce qui fait que ça n’est pas non plus complètement réaliste. Dans un des passages de la fameuse rue Sainte-Marthe, on voit un petit touk touk qu’on a complètement rééclairé. On a fait un univers justement très proche du livre. Les gens regardaient ça en se disant qu’ils étaient transportés ailleurs, dans leur propre quartier. Chaque fois qu’il y a un tournage, il y a quand même quelque chose d’assez magique pour les spectateurs de tournage. Je n’oublie jamais que je regardais aussi quand j’étais gamin donc si on peut l’offrir à d’autres gens, on leur propose de venir voir comment ça se passe. »

 

« Au bonheur parisien » ou la Samaritaine

 

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D’entrée, le film plonge le spectateur dans ce grand magasin ressemblant à une sorte de grande machinerie. L’intrigue tourne autour de cet endroit mythique et mystérieux. Lieu rêvé par tous les lecteurs du récit, Nicolas Bary choisit La Samaritaine. En contraste avec Holy Motors où Leos Carrax filme, en 2012, une Samaritaine pleine de décombres et extrêmement sombre, « Au bonheur parisien » illumine le lieu. L’action se déroule en pleine période de Noël. Daniel Pennac décrit avec les mots de Benjamin Malaussène, bouc émissaire du centre commercial : « L’humanité entière me paraît ramper sous un gigantesque paquet cadeau ». Caricaturé à moitié, on s’y croirait presque…

 

Karim Canama :

« On a eu accès, notamment grâce aux producteurs, Dimitri Rassam et Jerôme Seydoux, à pouvoir tourner à l’intérieur de la Samaritaine. On a réussi à privatiser un petit espace en bas, que l’on voit dans le plan où la vitrine explose par exemple. On a tourné aussi des intérieurs aux Galeries Lafayette, pour les scènes sous le dôme ou lorsque le petit garçon est pourchassé dans le magasin. Tous les plans intérieurs ont été tournés de nuit. Pour faire toutes nos séquences de jour, on a été tournés en studio au Luxembourg. L’intérieur des magasins a été recréé parce que « Au bonheur parisien » a une esthétique spéciale pensée par Nicolas Bary, le réalisateur. C’est donc avec Bettina Von Den Steinen, la chef décoratrice, qu’ils ont créé cet intérieur nouveau. On serait allés vers du studio ne serait-ce pour la magie ou l’originalité de la chose. Il y a effectivement beaucoup d’effets spéciaux, notamment le dôme qui est en 3D. Sinon nous avons été obligés d’enlever des panneaux de signalisation. Dans un plan, il peut il y avoir un sens interdit qui dérange. En bas de la Samaritaine, on a même fait détourner un bus. Pour le flash back des années 1970, on a fait venir un bus de l’époque, il y a aussi quelques voitures et ça se joue beaucoup sur les costumes. La petite anecdote rigolote est que quand on a recréé la vitrine de la Samaritaine, il y a des touristes qui pensaient que le magasin réouvrait, ils nous demandaient s’ils pouvaient entrer acheter des choses.« 

 

 

De la rue Sainte-Marthe au Père Lachaise, vous croiserez peut-être l’un des personnages : Julius, le chien épileptique des Malaussène, est peut-être encore assis en haut des escaliers du métro Père Lachaise. L’osmose parfaite entre le réalisateur et l’auteur, la suite des aventures Malaussène n’est pas encore évoquée. Nicolas Bary et son équipe seraient ravis de se relancer un challenge Malaussène. L’auteur, qui pensait impossible de retranscrire ses aventures à l’image, aura-t-il de nouvelles surprises ? Et Pennac de conclure, après visionnage : « De fait, mon Malaussène est devenu le sien et son Malaussène me convient tout à fait ».

 

Héloïse Paulmier